D’Israël à la Syrie,
en passant par l’Égypte de Nasser et l’OLP de Yasser Arafat,
des fragments d’une longue histoire sanglante
La guerre du Liban, un véritable travail de sape
entrepris par les puissances régionales.
Dans un survol rapide de l’histoire contemporaine du Liban, Gilbert Khalifé aboutit à une conclusion désormais partagée par une majorité de Libanais. À savoir que les crises successives qui ont secoué le pays du Cèdre étaient dues aux visées de pays tiers qui vidaient, de manière sanglante, leurs querelles sur le sol national. Il en arrive à une conclusion évidente : les événements dramatiques qui se sont déroulés au Liban, notamment à partir du 13 avril 1975, ont été le résultat d’un vaste travail de sape entrepris contre le Liban par les puissances régionales.
Furieux, Moshe Sharett note dans son journal personnel à la date du 27 février 1954 : « Un Liban chrétien serait obligé de renoncer à la région de Tyr, à Tripoli, à la Békaa. Aucune force ne pourra rendre au Liban ses dimensions d’avant la Première Guerre mondiale ; il perdrait ainsi toute viabilité économique. »
En fait, il écrit ces lignes à l’issue d’une réunion avec Ben Gourion et Moshe Dayan qui lui ont proposé, en sa qualité de Premier ministre d’Israël, de « soulever le Liban et de l’inciter à proclamer un État chrétien ». Lorsqu’il a refusé, ils l’ont accusé de « manque d’audace » et de « myopie politique ». Furieux, donc, il confie à son journal ses raisons de tenir tête à l’ancien Premier ministre et au chef de l’état-major. Il note plus loin : « Nous allons nous retrouver mêlés à une affaire qui ne pourra nous valoir que de la honte. »
Mais quelques jours plus tard, David Ben Gourion revient à la charge par une lettre et insiste : « Nous devons investir des moyens, du temps, de l’énergie, et agir de toutes les façons susceptibles d’entraîner au Liban un changement fondamental. » En date du 18 mars 1954, Sharett note les points importants de sa réponse :
– « Il n’y a ni rime ni raison à créer de l’extérieur un mouvement qui n’existe pas à l’intérieur.
– Les Français ont tenu leur pari de créer un État mi-chrétien, mi-musulman, capable de fonctionner.
– Les principaux chefs maronites, eux-mêmes, ont décidé que leur meilleur atout était une association avec les musulmans. »
Se situer à la juste hauteur Loin d’être timoré et myope comme on l’en accusait, Moshe Sharett faisait preuve d’une étonnante clairvoyance politique. C’est grâce à son fils, qui éditera son Journal en 1979, que nous avons connaissance de ces faits. Pas un point de son argumentation qui ne soit exact et percutant. Mais quelle mouche avait donc piqué Ben Gourion, l’un des fondateurs de l’État d’Israël, pour qu’il soumette cette idée à Sharett ? Son objectif était double : d’une part détourner l’attention du conflit qui opposait Israël à ses voisins et, d’autre part, « inventer » un État chrétien qui n’avait jamais existé, mais qui ferait la symétrie avec l’État juif.
Vingt et un ans après cette réunion entre Ben Gourion, Dayan et Sharett, la guerre contre le Liban était déclenchée : en 1975. Il est de bon ton de pointer Israël du doigt, et nous le faisons volontiers. Mais il est grand temps, aussi, de dénoncer tous ceux qui, volontairement ou pas, ont pavé la voie à Israël, ont suffisamment attisé le feu pour qu’Israël n’ait plus qu’à jeter de l’huile dessus.
Le moins qu’on puisse dire du projet de Ben Gourion de soulever le Liban, c’est qu’il était malveillant. Mais juste quatre ans après cette réunion, donc en 1958, qui a réellement soulevé le Liban, ne se contentant pas d’en caresser le projet ? Ben Gourion ?
Ou plutôt Abdel-Hamid Sarraj ? Lequel était le chef des services de renseignements de la République arabe unie (RAU), laquelle prétendait unir, en un seul État, l’Égypte, la Syrie et... le Yémen. Ce fut sans doute l’une des idées les plus surréalistes de l’idéologie arabisante, mais le charisme vénéneux de Nasser l’avait imposée pour un temps. Jusqu’à ce que les Syriens, excédés, aient demandé en 1961 à Assi Rahbani et Saïd Akl de leur composer l’hymne de leur libération. Ce sera le magnifique Sâ-ilîni ya Cha-âmou que Radio-Damas diffusera en boucle lorsque les Syriens chasseront les Égyptiens.
Crimes sans châtiment Mais entre-temps, et dès 1958, Nasser rêve d’annexer le Liban à sa déjà boiteuse République arabe. Abdel-Hamid Sarraj se charge de concrétiser ce rêve, et, à partir de la Syrie, achemine des armes vers le Liban, y achète ou y séduit quelques chefs de file soigneusement choisis parmi les sunnites pour donner au conflit une coloration confessionnelle, et déclenche un soulèvement en bonne et due forme. On l’appela « révolution », on l’appela « guerre civile », mais c’était surtout un gros mensonge.
Finement, il faut en convenir, Nasser, via Sarraj, a exploité le mécontentement de la population contre le président Camille Chamoun, pour tenter de le renverser et installer un pouvoir sunnite. Il pensait ensuite ne faire qu’une bouchée de ce nouveau pouvoir, et le balayer une fois qu’il s’en serait servi. L’écraser, plutôt, comme il faisait au moment même en Syrie.
Dieu merci, le Liban est pluriel. Nasser y trouvera une résistance qu’il ne soupçonnait pas. Son projet d’écrasement sera écrasé. On avait forcé l’armée à garder la « neutralité », c’est donc les civils qui s’en sont chargés.
Mais où se situe l’erreur ? Dans le mécontentement contre Chamoun ? Certainement pas. En forçant l’armée à l’inaction ? C’est à discuter.
Non, l’erreur, c’est l’hypocrisie qui a suivi. C’est de ne pas avoir discuté, démocratiquement, de toute l’affaire. Qu’il ne se soit pas trouvé un seul juge pour demander aux chefs de file au nom de quel patriotisme ils avaient accepté les armes et l’argent de Sarraj.
Cette impunité va émerveiller Nasser : si la chose s’était produite en Égypte, il les aurait fait fusiller sans procès.
Onze ans plus tard, en 1969, il réussira à refaire du Liban une poudrière, mais avec un cheval de Troie importé, cette fois : les Palestiniens. Leurs dix-sept camps, a-t-il décidé, devaient devenir autonomes. Ils y entasseraient des armes, ils auraient leur propre police, gentiment baptisée CLAP, et même des tentacules officielles : les routes de ravitaillement en armes et en munitions, via la Syrie, seraient gardées par les seuls combattants palestiniens, baptisés « fedayine ».
Charles Hélou, le président de la République, réagit fermement dans une adresse à la nation : « Je ne peux tolérer le libre déplacement des “fedayine” au Liban. Je refuse de voir le pays se transformer en lieu de confrontation avec Israël. »
Seules les deux dynasties véritablement arabes du Moyen-Orient le soutiendront : la saoudienne et la hachémite, c’est-à-dire le roi Fayçal d’Arabie et le roi Hussein de Jordanie qui, de sa capitale Amman, posera publiquement cette question : « Personne n’a donc dit aux hommes des organisations palestiniennes que leur devoir premier, et la raison même de leur existence, est l’action dans les régions appropriées, à savoir : l’intérieur des territoires occupés ? »
Non, pas Nasser en tout cas qui, deux ans auparavant, par sa défaite de 1967, avait permis à Israël de tripler la superficie des territoires occupés. Au lieu d’amorcer un début de soupçon d’autocritique, cet idéologiquement arabe se permet d’attaquer les seuls rois véritablement arabes en les taxant de « collusion avec l’Amérique et les sionistes ».
Qui semblait partager son avis ? Le Premier ministre du Liban. Oui, Rachid Karamé, qui tient tête à Charles Hélou et, pendant sept longs mois, refuse de former un gouvernement. L’objet du chantage : l’accord du Caire, qui officialisait l’action militaire palestinienne au Liban, selon les désirs de Nasser.
Mais s’il y tenait tant, s’il en était tellement convaincu, pourquoi, juste au moment où l’avion s’apprêtait à décoller de l’aéroport de Beyrouth, Karamé s’est-il dérobé et ne s’est plus rendu au Caire pour y signer ce fameux accord ? On donna trente-six raisons, de politique politicienne et politicarde. Le mal sera fait ; à défaut de sa signature, c’est celle du général Émile Boustany qui voisinera glorieusement celle de Yasser Arafat. Ensuite, de tous les députés, seul Raymond Eddé refusera de ratifier le désastreux accord.
Autre anecdote, corollaire de celle-là : peu après, Rachid Karamé se plaindra à Saïd Akl du fait que l’ancien président Chamoun s’était mis, en pleine séance au Parlement, à accorder à Yasser Arafat le titre de « président ». Il concluait, irrité : « Désormais, nous serons tous obligés de lui donner du al-raïs Arafat. » Quand l’hôpital se moque de la charité...
Deux sunnites : deux visions Évidemment, ni ses dérobades ni ses chiffonnades ne seront capables de garder le Liban sain et sauf. Dès le 11 avril 1973, un responsable de l’Organisation de la libération de la Palestine (OLP), Toufic Safadi, se permettra de déclarer : « Vu la carence de la Défense libanaise, la Résistance palestinienne se trouve dans l’obligation de se défendre par tous les moyens dont elle peut disposer. » Le même mois seront saisis à l’imprimerie al-Khalil des tracts qui attaquaient l’armée libanaise. Y seront également saisis des imprimés tout aussi honorables : de faux passeports et de la fausse monnaie.
Le même mois, le 15 avril, une dépêche de l’Associated Press tire la sonnette d’alarme : « Le gouvernement américain refuse la réponse du Liban selon laquelle il ne peut imposer de plus fermes restrictions aux activités des fedayine. »
Mais il était trop tard. Le 30 avril, quatre Palestiniens appartenant au Front de Nayef Hawatmé sont arrêtés alors qu’ils portaient des explosifs à proximité de l’ambassade des États-Unis. Hawatmé qualifie cette arrestation d’« arbitraire ». Le mercredi 2 mai 1973, les Palestiniens kidnappent deux soldats libanais. La riposte de l’armée est fulgurante. Le plus fougueux pour le recouvrement de la dignité nationale sera le général Abdel-Aziz el-Ahdab, oui, un Tripolitain sunnite, comme Rachid Karamé, mais la comparaison s’arrête là. Auteur d’un livre-référence sur Fakhreddine II, il avait de la souveraineté une idée aussi précise que ferme.
Après dix jours de combats, il n’avait plus besoin que d’une semaine pour investir les camps de Sabra et Chatila, et y restaurer l’autorité libanaise. Il l’aurait certainement fait avec beaucoup plus d’humanité et de déontologie militaire que ne le fera Ariel Sharon neuf ans plus tard.
Le président Sleimane Frangié ordonne l’arrêt de l’offensive. Là encore, on en donna trente-six raisons. Mais les faits sont là : catastrophiques.
Parallèlement, a lieu un événement qui fâchera beaucoup ceux qui nous jurent aujourd’hui, la main sur le cœur, qu’en 1976, l’armée syrienne est entrée au Liban « à la demande du gouvernement libanais ». Dès le 3 mai 1973, une brigade syrienne de 5 000 soldats et officiers entre en territoire libanais, équipée de blindés et de canons 106, 120 et 122...
Cette brigade syrienne attaque l’armée libanaise à Aïta el-Fekkhar, au Sud, et pointe ses canons vers la caserne hautement symbolique de la forteresse de Rachaya.
Rappelons ici que Nasser étant mort en 1970, le morne flambeau de l’idéologie arabisante avait été brandi par Yasser Arafat, avant que ne vienne, dès 1972, le lui disputer Hafez el-Assad.
Youssef Chaccour, le chef d’état-major de l’armée syrienne, donne quand même un petit coup de fil au commandant en chef de l’armée libanaise, le général Iskandar Ghanem, et lui explique l’intervention de la brigade et des canons syriens par cette phrase extraordinaire : « La Syrie est très préoccupée par les pénibles développements de la situtation au Liban. »
Au lieu de porter immédiatement plainte auprès de l’Onu, les autorités libanaises laisseront le marteau syrien tranquille, tandis que l’enclume palestinienne prenait du poids et de l’envergure. Fin juin 1973, arrive entre les mains du président de la République un long document secret, mis au point par les Palestiniens.
Au milieu de beaucoup de verbiage « révolutionnaire », on pouvait lire à l’article 51 : « Il est important de préparer le prochain affrontement avec les autorités libanaises. » À l’article 54 : « Au Liban, il ne reste plus à la révolution qu’une seule tactique : noyauter le Mouvement national libanais, l’appuyer, le renforcer, organiser ses rangs pour créer un front national libanais, puis pousser ce front à soulever la question du régime, avec force. »
Si Ben Gourion n’était pas mort l’année même, il les aurait certainement embrassés sur la bouche...
Mais d’où leur venaient cette puissance et ces armes ? C’est le président de la République arabe syrienne, Hafez el-Assad, qui, dès le 20 juillet 1976, nous répond : « Nous avons donné les armes. C’est donc nous qui savions, par la nature même des choses, que la Résistance palestinienne et les Partis nationaux possédaient plus d’armes et de munitions que l’armée du Liban tout entière. »
Interloqués, les Libanais ont écouté ces aveux en se frottant les yeux. Rêvaient-ils ? Un chef d’État voisin était en train de leur révéler qu’il avait fourni aux Palestiniens un arsenal supérieur à celui de l’armée libanaise... Hafez el-Assad poursuit : « Malgré nos efforts politiques, malgré nos efforts militaires, un beau jour, le front des partis nationaux s’est effondré, ainsi que celui de la Résistance palestinienne. Ils ne pouvaient plus tenir sur leurs jambes : ils nous ont lancé des cris et des appels à l’aide. »
Assad : « Le problème n’est pas entre musulmans et chrétiens » En effet, le 5 janvier 1976, les Libanais s’étaient emparés de La Quarantaine et, une semaine plus tard, du camp palestinien de Dbayeh. Au moment où Assad prononçait son discours, le camp de Tall-el-Zaatar était encerclé et soumis à un blocus sévère.
Imperturbable, le président syrien explique son intervention directe : « Il ne nous restait plus qu’à entrer au Liban et sauver la Résistance palestinienne. »
Maintenant qu’il était enfin et officiellement entré au Liban, après y avoir délégué en éclaireurs l’ALP et la Saïka qui avaient perpétré les massacres de Damour, il s’agissait pour lui de se poser en champion. Il décide de traîner ses pions, désormais inutiles, dans la boue : « Yasser Arafat nous a demandé de recevoir Kamal Joumblatt, et nous avons reçu Kamal Joumblatt, longuement, des heures durant. J’ai constaté que tous les masques étaient tombés. Le problème n’était pas entre la droite et la gauche, il n’était pas entre progressistes et réactionnaires, il n’était pas non plus entre musulmans et chrétiens. C’était une affaire de rancune et de vengeance. »
Ce n’est que plus tard que les Syriens changeront de langage et parleront de « guerre civile », suivis par des politiciens. Mais revenons à ce discours : poussant son avantage à fond, Hafez el-Assad discrédite tout le travail déjà fait et qui lui a permis d’intervenir en personne : « Je ne peux imaginer quelle relation il peut y avoir entre le fait que des Palestiniens combattent au plus haut des montagnes du Liban et la libération de la Palestine. Celui qui veut “libérer” Jounieh et Tripoli ne veut pas libérer la Palestine, quoi qu’il prétende. »
Le président syrien prononce plus tard ces lettres d’or à griffes d’acier : « La Syrie et le Liban forment, au cours de l’histoire, un seul pays et un seul peuple. En Syrie et au Liban, le peuple est un seul peuple. Cela implique une véritable sécurité commune. »
Que cachaient ces mots ? Les futurs développements vont vite le dévoiler. Mais le chercheur n’aura la révélation directe, indubitable par conséquent, que dix ans plus tard, le 13 janvier 1986 plus précisément : lors du onzième sommet qui le réunissait à Damas avec le président Amine Gemayel, Hafez el-Assad, impatienté par l’insistance de son homologue sur la souveraineté libanaise, quitte son flegme légendaire et se met à hurler : « Vous me parlez du Liban ! Mais le Liban n’existe qu’en tant que mohafazat de la Syrie. Si nous parlons officiellement d’un Liban indépendant, c’est uniquement vis-à-vis de l’opinion mondiale. »
Entre-temps, et comme nous ne sommes encore qu’en 1976, il commence par faire patte de velours. Moins de quatre semaines après, le président syrien assistait de loin, avec bienveillance, à la chute du camp palestinien de Tall-el-Zaatar. Il sera à la fois impressionné et agacé par la bravoure des Libanais.
Il joue le jeu, toutefois, et à son tour, en septembre, il chasse les Palestiniens et leur Mouvement national de la montagne. Le 10 octobre, le sommet de Ryad octroie officiellement à l’armée syrienne le titre de Force arabe de dissuasion.
Or quatre mois plus tard, qui donc s’apprête à révéler tous les dessous de l’intervention syrienne ? Kamal Joumblatt. Il en est dissuadé, le 17 février 1977, par deux balles dans la tête.
Les fantasmes d’Israël Enfin seul ? Hafez el-Assad n’a pas vraiment le temps de dormir sur ses lauriers. Dès le 4 août 1976, deux semaines après le stupéfiant discours d’Assad, an-Nahar avait publié cette déclaration d’Uri Avneri : « Deux dangers pour Israël au Liban : l’annexion du Liban par la Syrie et l’érection d’un État où domineraient les Palestino-marxistes. »
Puis, cinq jours après avoir dressé ces deux épouvantails, Israël glissait son propre pion sur un échiquier déjà bien compliqué : « La nation maronite essaie maintenant d’user de son droit à l’autodétermination. Ainsi, le Liban restera une région multinationale : les Arabes n’y auront pas leur complète hégémonie. » An-Nahar du 9 août 1976.
Israël, tout en leur envoyant dès la fin avril 76 des armes, avait pu séduire quelques responsables de la Résistance libanaise. Ces malheureux produiront des cartes de partition du Liban. Mais ce projet criminel ne trouvera aucun écho auprès de la masse des maronites, qui ont toujours considéré que ce n’est qu’avec leurs compatriotes musulmans et druzes qu’ils forment une nation.
Et qui l’ont prouvé. Le 20 mars 1919, au cours d’une réunion chez Lloyd George, une commission est nommée par Clemenceau et le président américain Wilson. Après un périple au Levant, elle arrive à Beyrouth le 4 juillet. Malgré les émeutes organisées par l’émir Fayçal qui voulait annexer le Liban à la Syrie, la commission se rend compte, dans toutes les villes et chez toutes les confessions du futur Grand-Liban, de l’extrême popularité des revendications du patriarche Hoyek : « La restitution des plaines, des villes, des ports, dont les Turcs ont dépossédé le Liban. » Elle se rend alors à Bkerké et là, devant le patriarche, son président prononce cette frappante allocution :
« Notre commission vient d’enquêter en Syrie et en Palestine. Elle ne se présente devant personne. Tout le monde s’est présenté à elle pour exprimer ses souhaits. Mais nous voici devant vous, pour recevoir votre opinion, car nos investigations nous ont montré que vous représentez une nation entière. »
– Nation entière que revendiquera le chef de la Résistance libanaise, Béchir Gemayel, une fois revenu de son flirt forcé avec Israël pour obtenir des armes, et qu’il condensera dans ce simple et percutant slogan : « 10 452 kilomètres carrés. » À son tour, il en sera dissuadé le 14 septembre 1982, par un attentat à l’explosif. Le jour même, il justifiait son statut de président élu de la République libanaise, en faisant cette magnifique déclaration-testament, où il renvoyait dos à dos et les Palestiniens et les Syriens et les Israéliens : « Aujourd’hui, il est demandé à tout Libanais de résister à n’importe quel étranger, à n’importe quel occupant, à n’importe quel agresseur qui essaierait, de près ou de loin, de saccager les manifestations de la civilisation, du patrimoine, des valeurs et des convictions sur la terre libanaise. » –
Comme larrons en foire... En mars 1978, Israël tire prétexte d’une attaque de « fedayine » qui avait fait vingt morts israéliens, et envahit le Liban-Sud. Les observateurs vont vite comprendre qu’il ne s’agit pas de représailles contre les Palestiniens, mais d’une opération destinée à provoquer l’exode des Libanais vers la banlieue de Beyrouth. Tout le long de la côte, l’armée israélienne va laisser libre un couloir de cinq kilomètres de large, permettant tacitement aux Palestiniens de futures opérations, et aux Israéliens de futures représailles. Interrogé par Le Monde sur le danger d’une éventuelle réaction syrienne, le ministre israélien de la Défense, Ezer Weizman, répond : « Je suis sûr que les Syriens ne réagiront pas. » On lui demande s’ils ne sont pas nerveux quand même. Il répond avec un sourire entendu : « L’armée syrienne n’est même pas en état de nervosité. »
Trois mois plus tard, le 1er juillet, les troupes syriennes encerclent les régions est de Beyrouth et les bombardent systématiquement. En septembre, nouveau round, tout aussi féroce. Le 2 avril 1980, ce sera le tour de Zahlé.
Le 6 juin 1982, Israël débarque en bonne et due forme, et pousse jusqu’à Beyrouth cette fois. Il ne se retirera définitivement du Liban qu’en mai 2000. La Syrie fera de même cinq ans plus tard.
Le miracle de la vérité « Hé ho, nous dira-t-on, vous n’avez même pas évoqué le 13 avril 1975... »
C’est vrai, parce que cette étude a tenté de dégager les grands axes du travail de sape entrepris contre le Liban, en donnant la parole aux entrepreneurs eux-mêmes. Le dimanche 13 avril 1975, un responsable kataëb a été tué par balles juste en sortant de la messe. Le temps, le lieu, la victime ont été soigneusement choisis pour donner un caractère confessionnel et partisan au vaste conflit qui allait meurtrir toutes les confessions et tous les partis. La riposte fut l’attaque d’un bus de Palestiniens qui revenaient d’une parade militaire.
Cet épisode avait un double objectif : déclencher à nouveau les hostilités de 1973 mais en évitant de prendre l’armée pour cible directe, et, d’une manière plus précise, investir Aïn el-Remmané pour effectuer la jonction entre les camps palestiniens de Sabra et Jisr el-Bacha.
Ce n’était donc que l’une des pointes d’un énorme iceberg infernal. L’un des témoignages les plus insolites que nous ayons à ce sujet est celui du Premier ministre libyen Jalloud. Le 29 juin 1976, il affirmait dans un rapport : « Il y a un complot international auquel tous les Arabes participent : le Liban en constitue la scène, et une figure arabe a été chargée de l’exécuter... »
Mais écoutons plutôt les témoignages de belles figures libanaises. Quelque temps avant sa mort, l’ancien Premier ministre Saëb Salam laissera aussi ce testament émouvant : « Enlevez donc ces barricades qui les séparent, et vous verrez les Libanais s’étouffer à force de s’embrasser. »
Dans l’hebdomadaire Magazine du 8 septembre 1999, sayyed Mohammed Hussein Fadlallah constate : « La guerre n’a jamais été libanaise, mais le fait de décisions internationales qui ont exploité la complexité du Liban. »
Revenons à Bkerké, mais pour y retrouver le digne successeur du patriarche Hoyek : le patriarche-cardinal Sfeir. Le dimanche 1er octobre 2000, il a solennellement affirmé : « Si on se fonde sur les faits historiques, on s’aperçoit vite que la guerre libanaise n’a jamais été une guerre religieuse, encore moins une guerre civile, contrairement aux allégations de certains. »
Gilbert KHALIFÉ
Ancien éditorialiste du «Réveil»,
auteur du livre «Où dansent
les empires ? Invitation
à l’histoire du Liban»
(prix Saïd Akl)
Nous sommes placés aujourd’hui devant la responsabilité historique de finir notre guerre et de reprendre notre vie nationale, mûris par nos souffrances. Saurons-nous le faire ?
La réponse à cette question dépend, en partie, de notre habileté à tirer les leçons de la guerre et, pour commencer, à en écrire l’histoire, c’est-à-dire de faire la part de ce qui, dans cette guerre, relève de notre responsabilité, et de ce qui relève des autres. C’est de nous-mêmes, de notre splendide égoïsme, de nos obédiences claniques et de notre méfiance atavique de l’État, de notre goût pathologique pour l’indiscipline et le désordre, de notre manie d’attribuer tous nos malheurs aux seules manipulations étrangères, de notre répugnance à assumer notre propre – et lourde – part de responsabilité que nous devons encore nous libérer.
Il faut, sur ce sujet, une grande clarté. On ne peut pas faire de compromis sur la vérité historique. Elle est fondamentale.