Pour son second mandat de trois ans, le régime a manifestement pris un très mauvais départ. Le torpillage de l’élection présidentielle et le peu de considération manifesté à l’égard de la communauté internationale auront placé l’année 2004 au
Liban sous le signe de la cassure. (L'élection du Pésident de la République telle qu'elle est inscrite
dans la constitution libanaise a été remplacée par une prolongation
arbitraire dictée par la Syrie, puissance occupante). Une double cassure, tant sur le plan interne qu’au niveau externe.
En affichant à diverses occasions ces derniers mois une attitude impudente qui dépasse l’entendement, le pouvoir a réussi le tour de force d’envenimer en un temps record les relations du Liban avec les États-Unis, la France, l’Union européenne et le Conseil de sécurité, au nom d’un alignement total et aveugle sur une raison d’État… syrienne. Cet isolement, sans précédent dans l’histoire contemporaine du pays, s’est accompagné de prises de position publiques qui feraient sourire un novice en droit ou en sciences politiques. Comme lorsque certains responsables officiels se sont lancés dans des joutes oratoires pour « rejeter » la résolution 1559, ignorant sans doute que le Conseil de sécurité incarne la légalité internationale. Et pour enfoncer encore plus le clou, ces mêmes responsables n’ont pas hésité à s’impliquer jusqu’au cou avec la chaîne satellite du Hezbollah, al-Manar, dans ses démêlés avec les autorités françaises, allant jusqu’à critiquer ouvertement la France et à menacer de s’en prendre aux « privilèges » médiatiques français au Liban ( ! ) pour défendre prétendument une liberté d’expression dont ils n’avaient cure lors de la fermeture de la MTV.
La cassure, c’est aussi au plan interne qu’elle s’est fait particulièrement ressentir en 2004. Elle s’est surtout matérialisée par l’inqualifiable attentat contre Marwan Hamadé, intervenu après l’opposition de Walid Joumblatt et de son bloc parlementaire à la prorogation du mandat présidentiel. La démission des ministres joumblattistes du cabinet Hariri, pour protester contre l’amendement constitutionnel ouvrant la voie à la prorogation, a consacré la rupture entre le chef du PSP et le régime. Il en a résulté une véritable cabale des milieux loyalistes et prosyriens contre Joumblatt. La composition du nouveau gouvernement formé par Omar Karamé a représenté dans un tel contexte une véritable déclaration de guerre contre le seigneur de Moukhtara. Dans le même temps, l’éviction de Rafic Hariri a également contribué à façonner, dans une certaine mesure, un nouveau paysage politique sur la scène locale.
Mais c’est surtout l’émergence d’une opposition plurielle qui aura constitué l’une des principales donnes de l’année 2004, l’un des principaux paramètres de ce nouveau paysage politique. Le Liban n’avait jamais vu auparavant, depuis le début de la crise libanaise, à la fin des années 60, la mise en place d’une aussi large coalition regroupant – sur base d’un programme commun, de surcroît – le camp politique chrétien ainsi que le bloc joumblattiste, en passant par la gauche démocratique et un vaste éventail de personnalités indépendantes. Une telle alliance, qui reflète pour la première fois en plus de trente ans la réelle mosaïque sociocommunautaire du pays, a accentué incontestablement l’isolement du régime.
Cet isolement, le chef de l’État n’en est, certes, pas le seul et unique responsable. Il est l’aboutissement d’un cumul de facteurs qui ont fait lentement leur effet et dont la plupart sont sans doute imputables à la Syrie : l’aliénation de la décision du pouvoir central ; le dysfonctionnement de la vie politique ; les dérives sécuritaires et les atteintes répétées aux libertés publiques ; les débordements non moins chroniques des services syriens et leur immixtion intempestive dans les affaires intérieures libanaises ; l’obstination à ne pas prendre en considération les multiples griefs et doléances de Bkerké ; le refus de dialoguer avec Kornet Chehwane et de composer avec Joumblatt ; les pratiques mafieuses de divers pôles d’influence qui utilisent comme couverture la realpolitik en vigueur depuis le début des années 90… Dans un tel contexte, le président Émile Lahoud se trouve, au début de son nouveau mandat, devant l’alternative suivante : se laisser entraîner dans des querelles de clocher, des luttes politiciennes, des positions basées sur des intérêts étroits, et donc se comporter simplement comme chef de l’une des fractions présentes sur la scène locale ; ou, au contraire, assumer pleinement la mission qui devrait être celle du président de la République, en l’occurrence se placer au-dessus de la mêlée, jouer le rôle de rassembleur, s’employer à dégager des dénominateurs communs, afin de préserver la cohésion nationale, ou tout au moins placer des gardes-fous au jeu politique local.
Pour s’engager sur cette seconde voie, le chef de l’État devrait sans nul doute se livrer au préalable à une tâche encore plus cruciale : mettre à profit l’immense capital de confiance dont il jouit manifestement à Damas afin de redéfinir de façon radicale les fondements des relations avec la Syrie. Le précédent du général Fouad Chéhab avec le président Nasser constitue à cet égard une expérience digne d’intérêt. L’ancien président avait alors réussi à concilier son alignement sur la politique étrangère de l’Égypte nassérienne avec les impératifs de l’union nationale et de l’édification d’un État moderne, souverain et indépendant.
Vouloir c’est pouvoir, souligne le dicton populaire. Pour le régime actuel, « ne pas vouloir » est peut-être dû au fait de « ne pas pouvoir ». Auquel cas, l’ombrelle internationale dont jouit désormais le Liban à la faveur de la résolution 1559 lui fournit précisément une échappatoire idéale et inespérée. Aux Libanais de savoir saisir la balle au vol s’ils désirent que le mandat des trois prochaines années ne soit pas qu’un nouveau gâchis.
Michel TOUMA pour l'Orient le Jour