Samedi 29 Juillet 2006.
Par Fifi ABOU DIB
Depuis
quelques jours, la guerre n’a plus pour moi qu’un seul visage : celui
de ce petit garçon brûlé, aux paupières closes. On l’a d’abord vu dans
un reportage télévisé, au hasard d’une tournée d’hôpitaux. Il a un
frère, moins atteint que lui. Il a une mère en détresse. Rendez-moi mon
fils, quelqu’un. Les jours qui ont suivi, on a vu sa photo dans les
journaux. Ses joues, son front, ses oreilles, écorchés, la chair à vif,
les paupières tuméfiées. Les cheveux coupés de frais, à la brosse,
façon marines, étrangement intacts. Était-il fier, en sortant de chez
le coiffeur de papa ! avec cette nouvelle tête de petit homme, et ce
parfum viril de lavande et d’épices, dont font usage les barbiers de
village. « Jouez, disait la mère, mais je défends qu’on marche dans les
fleurs et qu’on grimpe aux échelles… »
À quoi jouais-tu, petit
garçon, à l’ombre de quelle treille, de quel oranger, en ce Sud
rutilant de soleil ? Ou bien filais-tu parmi les champs où brunit le
tabac séchant sur son fil, « sobrani » de chez nous, fumette du pauvre
dont personne ne veut, pas même ceux qui le cultivent. Mais qu’on
s’acharne à faire pousser quand même, parce que le tabac c’est le Sud
et que le Sud ne lâche pas sa culture. Aux premières heures du soir,
quand l’été avait fini de couler le plomb de la journée, tu avais sans
doute refait France-Allemagne avec les enfants du voisinage, et comme
tu l’avais gardé, ton but ! Sûr que tu as fait ça. Une journée sans
ballon, sans « tackle », sans « rainbow », sans « roulette », sans «
volée », à ton âge, est une journée perdue. D’autres diront comment tu
t’es retrouvé là, dans ce lit de nulle part, et cette blouse blanche,
et ce brouillard devant tes yeux, et ces millions d’insectes qui te
dévorent la peau, et cette douleur infinie qui te consume encore,
au-delà du feu et par-dessus ta douleur, les sanglots étouffés de ta
mère. Tu ne vois rien, mais rien au monde ne t’empêcherait de voir ça.
Tu
m’es apparu, une troisième fois, par hasard. Le reporter filmait
l’évacuation. Tu étais dans une barque orange. Où t’emmenaient-ils ?
Avant ce jour, tu étais déjà trop grand pour te blottir dans le giron
de ta mère. Qu’auraient dit les copains ? Mais te voilà couché sur son
cœur. Un pan de son voile t’enveloppe et ses deux bras te font un
rempart. Tu portes encore la blouse blanche de l’hôpital. Tes cheveux
parfumés de lavande pointent leurs jeunes épis vers le ciel dont tu
ignores la couleur. Rien encore, derrière tes paupières enflées
qu’éclaboussent les embruns.
Trois fois tu m’as déchiré le cœur, toi
dont je ne connais même pas le nom. Fallait-il qu’il soit pour toi,
l’engin de mort tombé pour tout le monde ou pour personne ? Depuis que
ton visage me hante, je t’entoure en pensée de mes bras. Depuis que ta
douleur me tourmente, j’invente des baumes et des berceuses que mon
silence porte vers toi. Petit garçon du Sud, de ce pays lointain en son
propre pays, comment expliquer ton sacrifice ? S’il ne servait qu’à
former autour de toi un élan de vie et de paix, alors le Liban aura
gagné sa guerre. Où que t’emporte cette barque, pourvu que guérissent
tes yeux, alors je pourrai soutenir ton regard.
Je ne t’ai pas vu
une quatrième fois. J’ai vu s’éloigner dans les brumes du large la
silhouette d’une mère penchée sur son enfant brisé. Piétà.
Fifi ABOU DIB
Randa |
10 h 48 |
Rubrique : Pauvre Liban !
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Vendredi 28 Juillet 2006.
Le 9 Mai 2005 j'avais écrit parlant du Général Michel Aoun de retour au Liban après 15 ans d'exil qu'il était porteur d'un message d'espoir et de changement :
« Je vois sur vos visages et je sens dans vos cœurs l’aspiration au changement, et ce changement viendra, je vous l’assure. » nous a-t-il dit.
Aïe mon Général ! Quel changement !
Le seul changement perçu au Liban a malheureusement été le vôtre, puisqu'après avoir refusé pendant 15 ans tout compromis, vous avez effectué un retournement complet.
Comment avez-vous pu oublier toutes ces années de travail et de détermination afin de réaliser votre rêve d'un nouveau Liban libre et souverain ?
Aujourd'hui 28 Juillet 2006,
où en êtes vous de vos promesses ?
où en est le Liban ?
où en suis-je de mon espoir ?
et qu'en pensent vos dissidents et tous les libanais qui vous ont attendu et cru en vous ?
Randa |
20 h 01 |
Rubrique : Pauvre Liban !
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L'article de Ziyad MAKHOUL
Réfugiée de Yaroun, village chiite, à Rmeich, village maronite, elle dit : « Et pendant qu’on meurt ici, Samir Kantar boit son thé en Israël. » Des phrases comme celles-là, des phrases de (sur)vivants, des phrases suppliques, des phrases de rage, des phrases glacées, des phrases martyres, il y en a beaucoup dans l’admirable reportage de Béatrice Khadige, diffusé par l’AFP. D’une force inouïe, le papier a dû être écrit du cœur de ce village maudit, sinistré, collé à la ligne bleue, un village qui condense(ra) et résume(ra) à lui seul ce que l’aventurisme de Nasrallah et la folie d’Olmert ont réussi, ensemble, à réaliser : des cratères lunaires, des champs de ruines, des terres brûlées, mais sur lesquels réussissent tout de même à pousser, mieux que sur le plus fertile, le plus pacifié des terreaux, d’inestimables trèfles à quatre feuilles : la solidarité entre Libanais, la solidarité entre ceux que le gouvernement israélien entend arracher à leur terre, la solidarité des damnés, chiites, maronites, sunnites, druzes, etc. Rmeich, isolé de tout, de tous ; Rmeich, ce camp concentré de malheurs et de mains chiito-maronites serrées à en être blanchies ; ce Rmeich-là, c’est, à l’échelle, le Liban de l’après-12 juillet. Et à Rmeich, aujourd’hui, il y a près de 25 000 personnes, entassées les unes sur les autres, proscrites, galeuses, oubliées, que le Hezbollah, en allant kidnapper les deux soldats israéliens par cette douce nuit de juillet, a livré aux fureurs et aux plans du gouvernement Olmert. À Rmeich, aujourd’hui, les habitants et les réfugiés maudissent Israël et le Hezbollah.
Vouer le gouvernement de l’État hébreu aux gémonies n’a rien de surprenant : la guerre de juillet aura eu au moins le bon sens de convaincre les derniers irréductibles que les équipes dirigeantes d’Israël, toutes jusqu’à nouvel ordre, ne veulent du Liban que s’il agonise, que s’il se déchire, ou que s’il s’écrase sous la tutelle syrienne. Mais en arriver à maudire le Hezbollah, voilà qui est inquiétant, certes, mais aussi, éminemment malheureux.
Passé du statut de contributeur infatigable et flamboyant à la libération du Liban-Sud, respecté, loué ou vénéré, le parti de Hassan Nasrallah, après le 12 juillet 2006, est désormais la formation politico-militaire la plus controversée au Liban. Pas (seulement) parce qu’elle a gardé son arsenal, une fois que les Nations unies ont annoncé l’application par Israël de la résolution 425 du Conseil de sécurité, et alors que toutes les autres factions avaient abandonné les leurs. Pas parce qu’elle étale, depuis, de cette arrogance que seules les armes peuvent autoriser. Pas parce qu’elle s’est résolument postée aux côtés de Damas après l’assassinat de Rafic Hariri et la fin de l’occupation syrienne – elle n’a pas été la seule... Pas parce qu’elle a le cœur à Téhéran – d’autres l’ont à Ryad, Paris, Washington, Damas ou Berne... Pas parce qu’elle n’a pas confiance en un État fort – elle pourrait, un jour... Pas, enfin, parce que, en prenant une initiative insensée et inconsciente, à l’aube d’une saison touristique hallucinante, dans un contexte qu’elle savait poudrière, en occultant absolument un gouvernement issu d’une majorité ultraréelle, elle a offert le Liban en pâture aux boulimies meurtrières des généraux-bouchers israéliens...
Si le Hezbollah est aujourd’hui critiqué, de dedans, conspué, si un jour des comptes à l’échelle de la nation lui seront demandés, c’est surtout parce qu’il a donné à Israël ce qu’il a toujours voulu avoir sans jamais réussir à l’obtenir ; c’est parce qu’il lui a permis de se doter de l’arme ultime, que d’aucuns pensent souvent pouvoir bafouer mais qui finit toujours par prévaloir, un jour ou l’autre, d’une façon ou d’une autre : le droit international. Hassan Nasrallah s’est piégé dans son explication, en annonçant qu’il avait fait kidnapper les deux soldats pour anticiper une attaque israélienne d’envergure contre sa formation. Eût-il attendu qu’Israël démarre cette attaque pour riposter (même, à la limite, sans prendre l’aval de la seule autorité à même de décider de déclencher la guerre : le gouvernement) qu’il se serait blindé, et le Liban avec lui, dans ce droit international, celui-là même avec lequel Israël tente de compenser ce qui lui fait, selon Ze’ev Maoz, professeur de sciences politiques à l’Université de Tel-Aviv, absolument défaut : la morale.
Cette morale qui aurait empêché les dirigeants issus d’un des peuples les plus marqués par l’histoire de faire subir à d’autres ce qui leur a été infligé. Et spontanée ou pas, une déportation reste une déportation. Et ce n’est pas comme cela que l’on repeuplerait l’Irak.
Randa |
19 h 13 |
Rubrique : Pauvre Liban !
| Màj : 29/07/06 à 15 h 59
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Par Amine ASSOUAD
Hassan Nasrallah n’a vraisemblablement pas le sens du divertissement. Il ne s’évade jamais ni ne se détourne des pensées sombres qui accompagnent le quotidien tragique d’un résistant. C’est son choix, certes, de faire de la résistance pour la résistance, de s’en servir pour asseoir encore plus l’autorité du Hezbollah au Liban-Sud, mais ce choix n’est guère partagé par l’ensemble des Libanais, par des citoyens qui ne veulent plus vivre dans la tragédie de la guerre, et qui ont choisi de faire prévaloir le bon sens sur l’aventurisme aveugle au nom de toutes les causes arabes. Ils ont préféré le bonheur, l’ouverture sur le monde, la volonté de modernisme et plus que tout, dans leur conquête de la liberté, ils sont soucieux de préserver un des acquis nahdawi du printemps de
Beyrouth, à savoir la liberté d’expression. Ce droit fondamental tellement méprisé sous l’ère syrienne, l’ère de la censure, et pis encore lors de l’autocensure au nom de laquelle on a abandonné à elle seule une partie de l’opposition, est une condition essentielle de l’universalité de la liberté.
Les émeutes de la nuit du 1er au 2 juin dernier ont dévoilé combien est forte la tentation d’une dérive liberticide, au nom de l’idéologie. Sanctionner dans la rue, et par les moyens qu’offrent la rue, un programme télévisé parce qu’il a dépassé les « lignes rouges » à l’égard d’un homme politique (quelle différence avec un homme religieux du moment où celui-ci participe à la chose publique ?) renvoie à l’absurde peint par Brecht dans cette magnifique métaphore : quand « le peuple n’arrive pas à dissoudre le gouvernement, pourquoi empêcherait-on alors le gouvernement de dissoudre le peuple ? » « Dissolvons » alors, comme le préconisait le dramaturge allemand, les populations d’Achrafieh, Aïn el-Remmaneh et Tarik Jdidé parce que l’on n’est pas parvenu à dissoudre le gouvernement. Un gouvernement dont l’autorité brille d’ailleurs par son absence et son incapacité à prendre en main la sécurité des citoyens. Encore fallait-il trouver un prétexte pour donner l’ordre, parce qu’il s’agit bien d’un ordre, d’un mouvement, peut-être pas préparé, mais sûrement encadré, organisé, dirigé par des cadres, sinon des députés du parti, et récupéré par les familiers de la surenchère. On l’a trouvé dans l’émission Basmat Watan.
L’idéologie stigmatise l’ennemi : traître est celui qui réclame le désarmement des milices et le rétablissement de l’État de droit. L’idéologie fixe les « lignes rouges » à ne pas dépasser, mais nul ne sait en quoi elles consistent, où elles s’arrêtent et où elles commencent. Un peu comme lorsqu’on emprisonne à Damas parce que l’on « a porté atteinte au moral de la nation ». Qui mesure le moral de la résistance ? Qui différencie le politique du religieux chez Hassan Nasrallah ? Seule l’idéologie le dit, et elle se sert de la rue pour le faire savoir. L’idéologie a aussi ses outils de relais, pour la police et la propagande. Elle les a trouvés dans la Sûreté générale, qui se substitue au juge d’instruction, à la justice tout court, et dans le Conseil national de l’audiovisuel, simple organe administratif, qui s’est érigé, par la voix de son président Abdel-Hadi Mahfouz, en un véritable justicier, avec une certaine prétention à la totalité et à la vérité, qui cherche à imposer l’idéologie à tout le monde, en l’occurrence à Charbel Khalil dont les actes ne peuvent que représenter le détachement, l’incroyance et la descente vers l’hérésie. L’idéologie a aussi ses mythes, une gestuelle caractéristique, des images emblématiques, un jeu de drapeaux, de symboles, de couleurs, un langage automatique, des idiomes propres à elle, un culte de l’être suprême, et nul ne peut y toucher, pas même par le rire. C’est encore plus hérétique, plus dangereux par le rire. En introduisant l’humour dans la politique, on efface en quelque sorte le caractère tragique de l’idéologie. Demain on interdirait la bicyclette parce qu’elle n’est pas assez tragique, le jus d’orange parce qu’il rafraîchit, et les chaussures parce qu’il faut porter des bottes. Des bottes toujours prêtes aux victoires de l’idéologie, toujours prêtes aux guerres idéologiques, au « choc des civilisations », prêtes à marcher sur l’ennemi, où qu’il se trouve, à Tarik Jdidé, Achrafieh ou Aïn el-Remmaneh. Si l’ennemi n’existe pas, on le construit socialement. On le cherche, on finira toujours par trouver quelqu’un. Là commence la terrible vocation à vouloir former un tout, à faire de cette construction de la réalité un tout auquel nul ne peut échapper, sinon par l’exil ou le suicide. Là commence la tentation du totalitarisme, à chercher des ennemis partout, même parmi les amis, en les qualifiant de traîtres, de dissidents ou d’hérétiques, et à se lancer dans un perpétuel mouvement de production d’ennemis.
Loin des compromis qu’impose la tradition politique libanaise, avec ses marchandages et ses arrangements, faudrait-il rappeler notre devoir de révolte et notre refus de toute demi-mesure lorsqu’il s’agit de défendre la liberté d’expression au Liban. Seul le droit en fixe les modalités d’exercice. Rien n’est sacré, et tout peut se dire, dans la mesure où l’opinion ne sombre pas dans la diffamation. Cela, seul le droit peut le différencier. Pas Hassan Nasrallah, ni ses hordes dans la rue ni Abdel-Hadi Mahfouz. On n’éradiquera jamais la bêtise et l’ignominie que le jour où l’on saura qu’il est des principes comme la liberté d’expression qui ne peuvent s’accommoder de tiédeur.
Randa |
19 h 13 |
Rubrique : Pauvre Liban !
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L'article de Michel HAJJI GEORGIOU
La guerre entre Israël et le Hezbollah entre dans sa deuxième quinzaine, et elle n’est apparemment pas près de finir, s’il faut en croire les deux « sociétés guerrières » (Israël et le Hezbollah) qui ont décidé, chacune de son côté, que cet affrontement était pour elles une question « de vie ou de mort ». Cela n’est d’ailleurs guère étonnant, tant la pulsion de mort semble habiter les discours des deux belligérants et, surtout, leurs actes. À force de conspuer l’autre, de le haïr, de le vouer aux gémonies, on finit par lui ressembler. Le processus d’identification est poussé à son paroxysme, et la rencontre impossible entre deux adversaires que tout devrait en principe opposer devient de l’ordre du réel, se fait dans le don affreux, aux civils, de la mort et de la destruction. On finit par en perdre son humanité, en retirant aux autres leur droit à la vie.
Non, il ne s’agit pas là de morale flower power, obsolète et facile. Le droit à la vie, c’est supposé être, depuis une certaine déclaration de 1948, depuis la condamnation unanime de la violence inhumaine de 1939-1945, l’essence du politique. Mais le problème continuera à subsister tant que le respect des droits de l’homme, des libertés publiques et de la véritable dignité humaine ne deviendra pas l’objet principal des politiques publiques au Liban.
D’ailleurs, le problème est d’ordre culturel, et s’exprime dans le champ du lexical. Mais de quelle « dignité » Hassan Nasrallah parle-t-il dans ses discours ? Celle des habitants du Liban-Sud, qui n’ont plus comme maison, sinon comme village, qu’un vaste champ de ruines, pris au piège comme des bêtes, sans eau, cibles privilégiées des obus d’Israël ? Celle des réfugiés, totalement déracinés, entassés dans des écoles et autres bâtiments publics, qui n’ont pratiquement plus rien comme biens ? Celle des petits enfants vivant, chaque nuit, dans l’angoisse générée par le vrombissement des chasseurs israéliens, par les déflagrations des missiles, par le cri effroyable du béton soufflé en quelques secondes ? Celle des exilés, qui ont définitivement renoncé à l’espérance dans un pays damné ? Quelle dignité ? Celle de tout un peuple qui va à grands pas vers l’abîme ?
Israël n’est pas le propos de cet article. L’on peut continuer à faire à l’État hébreu toutes sortes de reproches et d’accusations, en usant de l’ensemble du lexique de la folie meurtrière, de la destruction, du chaos, en évoquant la répression systématique du peuple palestinien, ou encore en rappelant le fameux passage biblique du Livre d’Habaquq et du sang qui retombera sur la tête de ceux qui font du mal au Liban. Tout cela est amplement vrai et fondé.
Cependant, si Israël est un problème pour les Arabes, si Israël est aussi devenu « le » problème des Arabes, ce n’est pas seulement en raison de son énorme capacité de nuisance, de ses massacres à l’encontre du peuple palestinien et de ses velléités hégémoniques sur l’ensemble de la région. C’est aussi parce qu’Israël est devenu le complexe des masses arabes. C’est parce qu’Israël est devenu le principal prétexte de mobilisation des idéologies néofascistes, islamistes et nationalistes arabes, et que toute cette haine, au lieu d’être reconvertie dans un projet constructif culturel, politique et économique de renaissance – seul capable d’entamer l’hyperpuissance régionale de l’État hébreu –, sert à idéologiser les masses jusqu’à l’abrutissement, à les maintenir dans l’ignorance, à permettre aux régimes et aux partis fondés sur le culte de la personnalité de les contrôler comme des marionnettes. C’est enfin parce qu’Israël est devenu « l’épouvantail » des régimes arabes, l’épouvantail qui permet à ces régimes de couvrir leurs innombrables crimes contre leurs peuples, et qui leur permet de se légitimer sans cesse lorsque leur autorité est remise en question. Israël pratique le terrorisme d’État ? Qu’à cela ne tienne, le terrorisme d’État est loin d’être, dans le monde arabe, l’apanage d’Israël. Et c’est peut-être là que réside le grand malheur.
Il est d’ailleurs question, depuis toujours, de « créer les conditions de la confrontation » avec Israël, de permettre – pour en revenir au seul Liban – de se défendre contre le « modèle israélien monolithique » qui « en veut à la société » libanaise, « modèle de pluralisme et de diversité ». Fort bien. Ce n’est toutefois pas en revenant au statu quo qui prévalait avant le 12 juillet que l’on réussira à le faire. Ce n’est pas en répétant à l’infini ces journées de dupes que constituent, depuis des mois, les séances du dialogue national, que l’on pourra créer un projet de société capable de faire face à tous les périls, qu’ils soient israéliens ou autres. Ce n’est pas non plus en admettant un retour à cette fameuse « stratégie de dissuasion » unilatérale, à travers laquelle le Hezbollah justifiait sa position de force sur l’échiquier interne, et qui s’est avérée être un échec retentissant compte tenu de l’ampleur de la tragédie qui se déroule en ce moment sous nos yeux – et dont nous sommes les acteurs principaux.
« Il est fort probable que le Liban, tel que nous l’avons connu avant le 12 juillet 2006, soit définitivement mort et enterré. » Cette phrase est celle d’un éminent constitutionnaliste, Jean Salem, qui n’a cessé, au fil des années, par devoir d’honnêteté et de transparence, de remettre en question les failles du système politique libanais, tant sous l’occupation syrienne qu’après la révolution du Cèdre. Si effectivement un nouveau Liban doit émerger quand se refermeront les portes de l’enfer, le tout est de savoir ce que nous voulons. Nous avons déjà péché par omission après le 14 Mars, et cela nous a menés droit vers un rapt collectif et une guerre destructrice. D’ores et déjà, si nouveau Liban il doit y avoir – et il ne saurait en être autrement –, il doit s’atteler à « ramener le Hezbollah à la raison, c’est-à-dire à l’intérieur du consensus interlibanais », pour reprendre l’expression du sociologue Joseph Maïla. Un Hezbollah ayant tiré objectivement – il suffit pour cela de faire une fois le trajet entre Bint Jbeil et Haret Hreik – les leçons de son expérience en solo, et ayant compris qu’il n’a d’autre avenir que désarmé, au sein d’un État libanais fort, souverain et indépendant.
Si nouveau Liban il doit y avoir, c’est indubitablement loin de toute aspiration au martyre collectif, dans un projet « évolutionnaire », en rupture totale avec tous les cauchemars du passé. Un projet de civilisation, de modernité, de vie, conduit par l’opinion publique et la société civile qui ont façonné, chaque jour, durant plusieurs mois, le Printemps de Beyrouth, pour nous débarrasser de la tutelle syrienne.
Un projet de dignité ; la vraie, cette fois.
Randa |
19 h 12 |
Rubrique : Pauvre Liban !
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Par Nagib AOUN
Peut-on déjà parler de l’après-guerre, envisager l’avenir, jeter un regard serein sur un futur incertain ?
Est-il seulement décent de parler de reconstruction alors que la machine de guerre israélienne poursuit son œuvre de sape, broie tout sur son passage, démolit les structures mêmes de l’État fort ?
Est-il approprié d’évoquer le Liban de demain alors que celui d’aujourd’hui est défiguré, réduit en lambeaux ?
Depuis qu’il existe, le Liban n’a jamais cessé d’être tué, assassiné, dépecé, mais, depuis qu’il existe, le Liban n’a, aussi, jamais cessé de ressusciter, de se réunifier, un incessant pied de nez à ses bourreaux, jamais les mêmes mais toujours aussi féroces.
Étrange destin d’un pays éternellement bâtisseur, ivre d’une boulimie de vie mais qui, avec la même fébrilité, crée sans arrêt les conditions de sa propre destruction, de sa propre mort.
Aujourd’hui, alors que le Liban se démembre sous les coups israéliens, cette folie suicidaire doit être désamorcée, un terme doit être mis à l’engrenage fatidique.
Aujourd’hui, le phénix est fatigué, est à bout de souffle et à moins d’un sursaut, d’une prise de conscience collective, ne renaîtra plus de ses cendres. Ce n’est là ni figure de style ni cliché maintes fois ressassé : depuis deux semaines le pays du Cèdre vit l’horreur au quotidien et rien n’indique que le cauchemar prendra fin de sitôt.
Continuer alors à agir et à réagir avec les idées préconçues d’avant la guerre, refuser d’admettre que tout a basculé et qu’une nouvelle structure de raisonnement doit être mise en place, ce serait creuser nos tombes de nos propres mains, plonger dans des drames, des conflits sans fin.
Le Liban de demain ne peut être celui d’hier. Trop de victimes sont tombées, trop de dégâts se sont produits, une colère trop longtemps contenue va surgir, s’amplifier, enfler comme une tempête qui se lève.
Le Liban de demain sera différent ou ne sera pas, et c’est dès maintenant qu’il doit prendre forme. Kofi Annan, dans sa magistrale intervention devant le Conseil de sécurité des Nations unies, a clairement indiqué la voie à suivre, celle qui passe nécessairement par la légalité libanaise.
Tôt ou tard, dans quelques jours, dans quelques semaines, un cessez-le-feu sera proclamé et il ne sera alors plus tolérable que la situation malsaine d’avant la guerre puisse prévaloir de nouveau.
Plus jamais la guerre, plus jamais de prétextes à la guerre, plus jamais d’enjeux régionaux à exécuter. Les milliers de victimes, de mutilés, d’handicapés à vie seront en droit de demander des comptes, de réclamer des explications.
Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Une interrogation, un interrogatoire, un réquisitoire auxquels il serait difficile d’échapper, un questionnement qu’il ne serait plus possible d’éluder.
Le Liban de demain ne peut être celui d’hier : plus une décision capitale ne doit être prise hors de la légalité, nulle présence armée hors celle des forces de l’État ne doit être tolérée dans la région frontalière.
Qu’on ne s’y méprenne pas : il n’est question là, en aucune façon, de la simple application de la 1559. Il s’agit essentiellement du droit élémentaire de tout État d’exercer son entière souveraineté sur toute l’étendue de son territoire.
Est-ce mettre la charrue devant les bœufs alors qu’Israël poursuit son agression meurtrière contre le Liban ? Bien sûr que non : l’urgence est évidente, elle se justifie encore plus par l’irruption d’une véritable bombe à retardement : l’exode de centaines de milliers de réfugiés chiites qui ont tout perdu, maisons, emplois et maigres biens, et qui n’auront, pour une bonne partie d’entre eux, nul endroit où aller lorsque la guerre prendra fin.
Une crise sociale en perspective, doublée de frictions intercommunautaires inévitables (nonobstant la solidarité qui se manifeste aujourd’hui avec les déplacés) si la légalité n’a pas les coudées franches pour intervenir, pour étendre son autorité.
Laboratoire depuis des décennies de toutes les expérimentations, de tous les plans échafaudés pour la région, le Liban n’en peut plus d’être le cobaye de tous les apprentis sorciers, de tous les aventuriers du monde.
Condoleezza Rice, péremptoire, annonce d’ores et déjà la naissance d’un « nouveau Proche-Orient ». C’est d’un « nouveau Liban » qu’il devrait s’agir en toute priorité.
Plût à Dieu, une fois la guerre terminée, une fois Israël ramené à la raison, que le parti de Dieu souscrive à la volonté internationale et s’insère dans la structure d’une légalité hors de laquelle il n’y aura point de salut.
Randa |
19 h 11 |
Rubrique : Pauvre Liban !
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L'article de Ziyad MAKHOUL
Il serait tout de même judicieux que Rome les éclaire, ces ministres des Affaires étrangères de la planète, qu’ils arrivent à travailler en groupe ; qu’ils cessent, même si la majorité d’entre eux reste animée des meilleures intentions, de vouloir jouer, chacun, au Spiderman supervitaminé, au wannabe Metternich/Kissinger, de se faire la course, à qui réussirait en premier le mégacoup, diplomatico-médiatique, de la décennie : aboutir à l’arrêt de la guerre contre le Liban, parrainer les accords de juillet, ressusciter pour de bon ce pays voué, chaque 15 ans, avec une régularité confondante, à toutes les agonies, sans oublier aussi, surtout, de renforcer au passage ce gouvernement Siniora auquel la planète semble apparemment tenir comme à la prunelle de ses yeux – de l’immuniser.
Entre une Condie venue surtout à Beyrouth pour marquer le coup (elle savait pertinemment bien que Nabih Berry allait lui dire non), qui s’emploie à bien souligner l’urgence d’un arrêt des hostilités sans jamais évoquer son immédiateté, et qui fait dire à l’imperturbable David Welsh que les États-Unis entendent diriger la diplomatie internationale afin qu’elle mette un terme à la guerre ; entre un Douste qui lâche, sans sourciller, sa bombe nucléaire (avant un cessez-le-feu, il faut réunir des conditions politiques : d’abord, évidemment, le désarmement du Hezb...), tellement simplement, tellement évidemment, que tout le monde a cru, l’espace d’un instant, qu’il était réellement devenu le chef du Quai d’Orsay ; entre un Steinemeier qui veut faire oublier le très vert Fisher et espère faire rééditer à l’Allemagne son exploit du précédent échange de prisonniers, au nez et à la barbe de tous ; entre le prince Saoud qui veut ménager la chèvre et le chou et essayer de faire comprendre à la oumma que l’Arabie ne fait pas que critiquer l’aventurisme des uns et des autres, mais qu’elle propose aussi ; entre le trop slave Lavrov qui n’a pas de preuves de l’implication perso-alaouite dans la nouvelle guerre du Liban et qui, visiblement, prend le monde entier pour de très sots moujiks ; entre un d’Alema qui rêve d’une nouvelle Renaissance italienne, d’une déberlusconisation-éclair de la botte ; entre une Margaret Beckett qui n’a rien ni de Thatcher ni de Samuel et qui doit périr de cet ennui propre aux faire-valoir regardant leur secrétaire d’État faire la tournée des petits ducs proche-orientaux ; entre un Javier Solana perdu entre une présidence finlandaise, une commission portugaise, une pression française et une polémique espagnole ; entre un Kofi Annan qui entend nécessairement s’assurer une fin de carrière retentissante... c’est le vertige de toutes les Babel, auquel ne manque plus que les propositions de médiation soudanaise ou luxembourgeoise.
Demain, pendant près de trois heures, Rome sera capitale libanaise ; près de 250 personnes autour de 18 responsables pour débattre du devenir d’un pays martyr en vie, d’un peuple shahid hayy, pendant qu’Israël continuera de détruire et de tuer ce qui reste à détruire et à tuer et que Hassan Nasrallah se fera interviewer avec le sourire, pendant que tout un peuple agonise pour deux prisonniers et demi. Ce n’est plus un Core Group, c’est un salon de coiffure.
À moins qu’ils ne se décident vraiment à s’y mettre, ces femmes et ces hommes, et ensemble ; qu’ils décident de ne plus (se) leurrer ; qu’ils sortent la tête du sable : aucune solution, aucun plan diplomatique ne peut voir le jour tant que l’équation militaire israélo-hezbollahie n’est pas modifiée – et Israël aurait un chèque presque en blanc, jusqu’à dimanche au moins, pour l’altérer, cette équation ; aucun espoir, aucun remède ne peut servir au Liban si on n’en fait pas un nouveau Kosovo, pour au moins une décennie. Internationaliser la sécurité de ce pays, du nord au sud, d’est en ouest, serait une souffrance inouïe – un million, un milliard de fois moins, pourtant, que l’explosion du Liban, ou son implosion, ou un retour de la Syrie, ou sa berlinisation période 45.
Randa |
19 h 10 |
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Par Issa GORAIEB
Cette épouvantable guerre, les Libanais – peuple et gouvernement -- ne
l’ont jamais voulue. Détail malheureusement superflu, dira-t-on,
puisque les protagonistes, tout comme leurs sponsors, ne se sont jamais
souciés de prendre leur avis. Il le faudra bien pourtant, si cette
guerre du fait accompli doit véritablement être la dernière. Car si les
puissances ont le terrifiant pouvoir de faire éclater des guerres où
bon leur semble, elles ne peuvent instaurer la paix sans l’adhésion
active et responsable des peuples concernés. Du fond de nos malheurs,
c’est cette chance de participer activement, pour le moins, à la
détermination de notre destin qu’il va nous falloir à tout prix saisir.
Quand s’essoufflent les combattants et que murmurent ou
grondent les populations, les chefs politiques sont bien obligés de
remettre les pieds sur terre, de revoir à la baisse leurs objectifs :
de rechercher sérieusement une issue honorable, tant il est important
sous ces latitudes, en effet, de sauver la face. D’un côté comme de
l’autre, c’est bien ce qui commence à se produire en ce moment. Pour
Israël, il n’est plus question d’annihiler le Hezbollah ou même de le
désarmer par la force, mais seulement de supprimer la menace de ces
missiles qui affolent sa population et paralysent son activité
économique. Pour la première fois d’aussi évidente manière, il s’avère
ainsi que ce n’est pas d’un classique ventre mou mais d’un dos fragile
que souffre cet État surarmé qui s’est toujours arrangé pour porter la
guerre sur le sol d’autrui. Elle se poursuit quand même la guerre ?
Certes, mais c’est seulement désormais, avouent les généraux, pour
marquer des points : pour renforcer la position des négociateurs qui,
hier encore pourtant, excluaient toute négociation.
Le
Hezbollah, de son côté, a incontestablement fait ses preuves en matière
de détermination et d’efficacité, notamment dans les violents combats
terrestres qui se déroulent à la frontière. Sur l’impitoyable balance
des intérêts nationaux cependant, tout l’héroïsme du monde ne fera
jamais le poids face aux terribles pertes infligées au pays tout
entier. Par leur sauvagerie même, les bombardements israéliens – une
violation du droit humanitaire, selon l’adjoint du secrétaire de l’ONU
Jan Egeland – ont paradoxalement mis la résistance islamique à l’abri
de toute contestation publique. Mais quand retombera la poussière de la
bataille et que l’heure sera aux bilans, Hassan Nasrallah sait bien
qu’il lui faudra bien davantage qu’un brillant palmarès d’honneur pour
affronter l’opinion publique : davantage même qu’un simple échange de
prisonniers.
Là réside d’ailleurs un second paradoxe, celui
de ce parti devenu un État dans l’État, mais qui, en capturant deux
soldats israéliens le 12 juillet, aura lui-même enclenché un processus
devant inéluctablement conduire à ce qu’il avait toujours réussi à
empêcher : son désarmement, devenu une affaire de temps et de mécanisme
d’application, même par étapes. Ce qui est actuellement négocié en
effet, ouvertement ou dans les coulisses, ce qui sera arrêté demain à
la conférence internationale de Rome, ce n’est plus un nouvel et énième
arrangement, mais la pacification définitive de la région frontalière ;
c’est la remise en vigueur de l’armistice de 1949, de l’accord de Taëf
et de la résolution 1559 de l’ONU sous la double surveillance de
l’armée libanaise et d’une force internationale dotée cette fois de
solides moyens de dissuasion et de coercition : le tout idéalement
assorti, il n’est pas interdit de l’espérer, d’une récupération des
fermes de Chebaa.
Reste à espérer surtout que l’unique
superpuissance américaine sait où elle va, et de quelle manière elle y
va. Pour la première fois depuis le début de cette guerre, Condoleezza
Rice, qui a brièvement séjourné à Beyrouth hier, a souligné l’urgence
d’un cessez-le-feu à condition toutefois qu’il soit viable. Et pour
qu’il soit viable, il est clair que la coopération de l’Iran et de la
Syrie va être indispensable. Grands absents à Rome, bien présents au
Liban, par la grâce des chars d’Israël.
Issa GORAIEB
Randa |
19 h 05 |
Rubrique : Pauvre Liban !
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